142e congrès, Pau, 2017
Circulations montagnardes, circulations européennes

I. Circulations montagnardes d'hommes et de biens

Sous-thème : I.2. L’exploitation et la transformation des ressources naturelles

Titre : Séchage des figues, initiative du colonisateur dans les montagnes de Kabylie : un exemple de circulation des idées en contexte colonial  (1935-1950)

Cette communication portera sur l’émergence de l’innovation technique que le colonisateur français tente d’introduire dans les montagnes algériennes. La Kabylie, dans l’Algérie française, constitue un massif montagneux marqué par bien des singularités, dont une agriculture très modeste : Alain Mahé et André Nouschi (2014) décrivent des situations de grande pauvreté. Elle est toutefois insérée dans une importante économie marchande (commerce). Les archives des communes mixtes, vastes territoires peuplés essentiellement d’indigènes, et des sous-préfectures d’Algérie, conservées aux Archives nationales d’outre-mer (Aix-en-Provence) serviront d’appui à cette communication. Elles témoignent de l’action du colonisateur sur l’agriculture : contrôle, surveillance, répartition, encouragement. Le pouvoir colonial essayait d’apporter des améliorations : je décrirai une expérience, menée à partir de 1937, qui en témoigne. L’ouvrage La Kabylie et les coutumes kabyles (Hanoteau et Letourneux, 1893, rééd. Paris, Bouchène, 2003) précise les modalités traditionnelles de culture du figuier et de séchage des figues, élément essentiel de l’alimentation locale. En 1935, elles n’ont pas changé ; or les conseillers agricoles venus de métropole s’efforcent de promouvoir un nouveau mode de séchage des figues. Au lieu du séchage au soleil, ils préconisent la construction de hangars, et de nouvelles méthodes plus « industrielles ». Des démonstrations sont organisées dès 1930. À partir de 1937, l’administration coloniale (sous-préfet de Tizi-Ouzou, administrateurs de communes mixtes) favorise l’installation d’ateliers de séchage de figues à titre expérimental, à Fort-National, à Mizrana, à Dra-el-Mizan. Au vu des bilans annuels rendus au sous-préfet, les paysans indigènes ont parfois des réticences, ils auraient préféré persister dans leurs traditions. Toutefois, la nouvelle technique se répand petit à petit et devient parfaitement opérationnelle en 1950 : la récolte finale s’avérait bien plus rentable. On entrevoit ici la circulation d’idées ou d’innovations imposées de l’extérieur. Imaginer des progrès pour l’agriculture montagnarde ne suffit pas. Il fallait convaincre les producteurs locaux des bienfaits de la technique nouvelle, financer les installations et travailler étroitement en lien avec eux. La parole n’est malheureusement jamais donnée dans ces dossiers aux producteurs indigènes, décrits a priori comme un peu rétifs. L’administration était intéressée à ces progrès, car elle souhaitait exporter une quantité bien plus grande de figues sèches en métropole, et disposer de vivres de réserve pour l’armée. Dans ce discours colonial, cet espace montagnard traditionnel est perçu en partie comme un espace de résistance au changement, mais les paysans « s’ouvrent aux idées coopératives ».


Mme Isabelle CHIAVASSA, conservateur en chef du patrimoine aux Archives nationales d'outre-mer, Aix-en-Provence, chercheuse associée au GRHIS (Groupe de recherches en histoire), université de Rouen, EA 3831

Membre des sociétés savantes :
Mémoire industrie et patrimoine en Provence, Membre
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