142e congrès, Pau, 2017
Circulations montagnardes, circulations européennes

Atelier 2. Montagne : enracinement, détachement et appropriation

Sous-thème : A.2.c. La montagne transformée

Chapitre : Session « Transmission des savoirs par cartographie »

Titre : Conformer les « montagnards » à l'économie touristique, ou le versant social de l'aménagement (Pyrénées, XIXe siècle)

À l'heure du développement durable, les doctrines actuelles de l'aménagement, en tourisme comme ailleurs, énoncent une nécessité centrale : impliquer les populations locales dans le processus de décision. La capacité des populations locales à s'approprier l'activité touristique est une donnée essentielle pour proposer une offre attrayante et acceptée localement, pour réaliser un aménagement efficace. Si le versant matériel de l'aménagement est connu, en revanche son versant social l'est moins. Consistant en une mise en conformité entre un espace et une activité économique, l'aménagement implique bien, constamment, les sociétés locales. Les nombreuses archives disponibles sur les stations thermales et touristiques des Pyrénées centrales au XIXe siècle permettent de s'intéresser à cet aspect de l'histoire de l'aménagement et de l'économie touristiques. Au cours de l'organisation des stations, la question de l'adaptation des populations locales aux circulations touristiques s'est posée. Il s'agit alors à la fois de répondre aux exigences des touristes et de réguler la concurrence entre la somme de petits métiers plus ou moins formels – voire plutôt informels. Il faut être attentif à ne pas tomber dans un discours manichéen, montrant des montagnards soumis à un processus de mise au pas venu de l'extérieur : des acteurs locaux sont au cœur de ce processus de normalisation. Cette conformation sociale recoupe bien entendu des enjeux de pouvoir. Le pouvoir de normalisation dans les stations est ainsi négocié et contesté, ce que montrent les critiques incessantes adressées contre la fonction de médecins-inspecteurs, les conflits entre entrepreneurs des eaux et ces mêmes médecins-inspecteurs (car ils remettent en cause la sacro-sainte liberté de propriété et d'usage de ses biens), ou encore avec les municipalités ou les ingénieurs des Mines, responsables de nombreux aménagements. Les moyens de cette normalisation, qui a laissé des archives nombreuses, ce sont d'abord les réglementations administratives (arrêtés municipaux et préfectoraux). Les règlements des bains, de l'activité des porteurs, des voituriers et des guides se multiplient dans les stations pyrénéennes, parfois dès la période napoléonienne. On voit dans les fonds préfectoraux et municipaux l'intense circulation de modèles réglementaires. Une réglementation largement ad hoc, élaborée entre préfectures, municipalités, notables régionaux, médecins-inspecteurs des eaux, ingénieurs des Mines et, en fin de siècle, sociétés touristiques. On y lit un progressif glissement au milieu du siècle. Au départ, il s'agit d'organiser la fréquentation touristique, en particulier aux bains, et la réglementation peut être contraignante pour tous les touristes, en particulier dans les stations où la clientèle est modeste. Mais en parallèle puis à la place, se construit une réglementation qui vise clairement à ajuster les populations locales aux goûts et attentes des touristes, en matière de service, de tenue et de comportement. C'est ainsi que se multiplient des arrêtés de police impulsés par les plaintes des visiteurs, qui interdisent ou limitent certaines pratiques locales (en matière agricole, d'hygiène, de bruit, de décorations, etc.). Des règlements imposent aussi un uniforme pour des métiers particuliers, marquant une volonté de clarification de l'offre touristique et de professionnalisation disciplinaire pour les travailleurs. Ces uniformes, en particulier ceux des guides, en viennent en fin de XIXe siècle à figurer la société montagnarde « traditionnelle », folklorisée. Il va de soi que ces velléités disciplinaires buttent sur la réalité de leur application. Les détournements et les résistances sont nombreux, tandis que perdurent l'impuissance et le laisser-faire policiers. Mais ces aspects sociaux éclairent sans nul doute, à nouveaux frais, l'essor des stations touristiques.


M. Steve HAGIMONT, professeur agrégé d'histoire, attaché temporaire à l'enseignement et à la recherche à l'université Toulouse - Jean Jaurès