142e congrès, Pau, 2017
Circulations montagnardes, circulations européennes

IV. Des montagnes explorées, étudiées et représentées

Sous-thème : IV.1. Montagnes et montagnards comme objets d’explorations et d’études

Titre : L’invention de l’alpinisme : la montagne et l'essor de la bourgeoise cultivée en France

L’ascension du Mont Blanc, à la fin du XVIIIe siècle, est généralement considérée comme l’acte de naissance du goût pour la conquête des sommets parmi les élites européennes. Cet exploit, largement inspiré par le savant genevois Horace-Bénédict de Saussure, s’inscrit dans un mouvement plus vaste : celui initié par les Lumières conduisant à l’inventaire des connaissances sur le monde et l’affirmation de l’individu. Une ère nouvelle s’ouvre, celle de l’exploration des terres inconnues, des « voyages de découverte », des expéditions scientifiques. La curiosité suscitée par les cimes enneigées des Alpes et des Pyrénées combine le désir d’explorer les dernières « terres inconnues » aux effets du romantisme. Elle rompt avec les anciennes représentations d’une nature hostile, siège des fées et des dragons ou refuge de Satan. Dès lors, toutes les conditions sont réunies pour que la frontière naturelle et symbolique des neiges éternelles soit franchie et que commence la conquête des sommets encore vierges. La montagne arpentée et sécularisée devient spectacle et espace d’accomplissement. En France, les représentants de la bourgeoisie cultivée, issue de la méritocratie scolaire, en pleine ascension à la faveur de la « grande transformation » de la révolution industrielle du XIXe siècle, vont se saisir de cette forme inédite de tourisme pour affirmer leur identité. Ils se démarquent ainsi du style de vie aristocratique, caractérisé par le gaspillage ostentatoire du temps libre mais aussi de celui des fractions de la bourgeoisie industrielle ou financière privilégiant d’autres formes de loisirs. Leur volonté d’afficher leur propre vision du monde et leur conception de l’existence vont les conduire à inventer de nouvelles formes de sociabilité. La création du Club alpin français peut dès lors être interprétée, par une approche d'histoire culturelle, comme une manière de se distinguer des autres fractions de la classe dominante, en s’appropriant une forme de loisir émergente et en lui imprimant un certain « esprit » en conformité avec leurs propres dispositions éthiques et esthétiques. Cela n'exclut par pour autant les débats et les tensions internes ayant pour enjeu la définition légitime de l'alpinisme.


M. Olivier HOIBIAN, maître de conférences habilité à diriger des recherches en sociologie du sport à l'université Paul-Sabatier Toulouse 3, membre du CRESCO (Centre de recherches en sciences sociales sports et corps), EA 17419