Les politiques linguistiques en Alsace et la régression du dialecte
2015
Marie-Noële DENIS

Extrait de : "Contacts, conflits et créations linguistiques (édition électronique)"
Sous la direction de Guylaine BRUN-TRIGAUD
139e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Nîmes, 2014

Ana Isabel BLASCO TORRES, Christel FREU, Michel CHRISTOL, Michel BANNIARD, Jean-Loup LEMAITRE, Marie Rose BONNET, Gabriel AUDISIO, Bernard THOMAS, Régis BERTRAND, Hervé TERRAL, Marie-Jeanne VERNY, Marie-Noële DENIS, Houssine SOUSSI, Claire TORREILLES, Jean-Roger WATTEZ, Serge LUSIGNAN, Camille DESENCLOS, Annie LAGARDE FOUQUET, Annette NOGARÈDE, Regina POZZI, Isabelle-Rachel CASTA, Pascal SEMONSUT, Michel A. RATEAU
2015
p. 129-141
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)
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La langue majoritairement parlée en Alsace depuis les invasions barbares est un dialecte germanique et la frontière linguistique avec les langues romanes n’a pas varié depuis un millénaire. Mais, depuis trois siècles, les vicissitudes historiques ont imposé aux Alsaciens tantôt le français, tantôt l’allemand comme langue officielle. Cette instrumentalisation de la langue, devenue enjeu politique, date en France de la Révolution et, du côté allemand, de 1848. Sous l’Ancien Régime l’Alsace, rattachée à la France lors des traités de Westphalie (1648), se voit imposer le français dans l’administration. C’est la langue de l’armée, des fonctionnaires immigrés et de l’aristocratie. Le peuple continue de parler le dialecte, surtout en milieu rural. La Révolution, par souci d’égalité nationale et méfiance pour la « langue de l’ennemi », impose sans succès l’usage du français à l’école primaire. Notre idiome restera la « langue des riches ». Il faudra attendre l’annexion à l’Empire Allemand (1870-1918) pour voir apparaître une politique linguistique plus coercitive. L’allemand est imposé dans l’administration, dans l’enseignement, et dans tous les aspects de la vie publique (état civil, nom des localités, nom des rues, enseignes, presse, édition...). Cette germanisation s’impose rapidement du fait de la proximité linguistique du dialecte (Elsässerditsch) et de l’allemand standard (Hochdeutsch).
Lors du retour de l’Alsace à la France, le gouvernement imposa l’usage du français, surtout dans l’enseignement, politique interrompue pendant la période nazie (1940-1944), où l’allemand fut de nouveau la seule langue tolérée. Après 1944 se mit en place, à nouveau, une politique brutale de francisation. Le dialecte et l’allemand furent frappés d’indignité nationale et il devint « chic de parler français ». Les enquêtes linguistiques récentes de l’INSEE (Nicole Seligman) et du CNRS (Marie- Noële Denis et Calvin Veltman) ont constaté que le français avait gagné peu à peu toutes les zones géographiques et toutes les couches sociales. Les adolescents, garants de l’avenir de la langue régionale, ne parlent plus aujourd’hui que très peu le dialecte entre eux. L’heure est maintenant venue, pour les responsables politiques, de protéger cet élément fondamental de l’identité alsacienne.