142e congrès, Pau, 2017
Circulations montagnardes, circulations européennes

II. La montagne entre centre et périphérie

Sous-thème : II.2. Éloignement des pouvoirs et négociations de l’autonomie

Titre : La montagne comme lieu de passage et de conflit : circulation des marchandises et des idées religieuses entre l’Espagne et le Béarn, au mois d’avril 1562

Le 27/04/2017 - 09:30

La source de cette communication trouve son origine dans la lettre n° 202 figurant dans le premier tome des Epistolae P. Hieronimi Nadal (1546-1562) glissée aux pages 722-727 de la Momumenta Historica Societatis Jesu. Celle-ci rapporte, en effet, le récit du voyage effectué, au mois d’avril 1562, entre Saragosse et Pau, en passant par Jaca et Oloron, par le Père Jérôme Nadal, accompagné de son « fidelis socius », Jacobus Jiménez, et de Bertrand Roserius, le premier novice béarnais de la Compagnie de Jésus, natif d’Arrossès, petite commune du Vic Bilh. Ce récit fut rédigé par Jacobus Jiménez (Diego Jiménez), au retour d’une tournée d’inspection des collèges d’Espagne et du Portugal, dont Jérôme Nadal était, à l’époque, le visiteur, afin de rendre compte à Antoine Araoz, commissaire des provinces espagnoles de la Compagnie de Jésus, des péripéties survenues au cours de la traversée des Pyrénées en le mettant au courant du climat religieux régnant en Béarn. Sauf erreur de ma part, un tel document sur lequel je souhaiterais bâtir mon étude semble avoir échappé à la curiosité des chercheurs. Or, par son contenu, il se rattache à l’un des thèmes, le thème IV, relatif à la circulation des idées entre les deux versants des Pyrénées, la soulane et l’ombrée. Pour en mesurer la portée, on aura souci de ne pas restreindre la montagne à la seule circulation des biens matériels et aux circuits économiques des échanges commerciaux entre deux pays que la lettre évoque, par ailleurs, sans restriction. L’intérêt de cette lettre tient, à mes yeux, à un autre type de circulation, à la mobilité, en l’occurrence des idées religieuses agitant de part et d’autre le versant pyrénéen. Un mot domine le débat, c’est le mot hérésie, véritable source de controverse entre l’Espagne et le Béarn, qui structure, de façon très vive, le contenu même du document. En effet, l’année 1562 correspond aux débuts de l’implantation du calvinisme en Béarn (« le pire endroit de France » pour les Jésuites espagnols) mais également à la fin de l’entreprise d’éradication des foyers protestants découverts à Séville et à Valladolid que l’Inquisition espagnole a écrasés par le feu et dans le sang. Du côté jésuite, la traversée des Pyrénées a été soigneusement préparée. Alors même qu’il savait que le Béarn commençait d’être gagné par l’hérésie calviniste et que pour l’éviter il pouvait entrer en France par Hendaye, Jérôme Nadal décide, en dépit des dangers encourus, de passer par le Somport. Pour ce faire, il récupère à Saragosse un étudiant béarnais, Bertrand Roserius, qu’il admet comme novice car il peut servir d’interprète (podría servir de lengua). On apprend, en effet, que celui-ci connaît non seulement le béarnais mais qu’il se « débrouille » (una poca de la franceza*) également en français. La lettre fait état « des marchands français » résidant à Saragosse s’apprêtant à partir pour la foire de Lyon. S’il a été convenu que Nadal, son accompagnateur et le jeune novice feraient le voyage avec eux, ceux-ci changent d’avis car ils n’osent pas s’afficher en route avec des ecclésiastiques. Finalement, malgré cette déconvenue, ils se joignent, au moment de la traversée des Pyrénées, à des rouliers (tragineros) conduisant un train de bêtes, escortées par des arquebusiers et des arbalétriers protégeant de la sorte la marchandise convoyée et parviennent à Canfranc. De Canfranc, ils poussent jusqu’Oloron et s’enquièrent des conditions de sécurité pour la suite de leur voyage. Là, ils obtiennent des garanties. Aussi quittent-ils Oloron, tous seuls, en direction de Pau. Nadal enjoint toutefois à ses deux compagnons de ne pas débattre de questions religieuses car il sait que le terrain est miné. En effet, parvenus à Pau, alors qu’ils prennent leur repas dans une auberge, le novice et Diego Jiménez sont abordés - en l’absence du Père Nadal -, par deux Béarnais de belle prestance (galanes), qui les ont très certainement pistés, lesquels leur posent des questions sur l’état de la religion en Espagne. C’est le prétexte pour s’engager dans une dispute théologique au cours de laquelle apparaissent deux techniques de discours. Du côté jésuite, Diego Jiménez, qui est un lettré, apparaît comme un contradicteur très prudent, frustrant les deux Béarnais par son presque mutisme au motif que ni lui ni les deux Béarnais ne sont à proprement parler des théologiens, les seuls habilités à trancher, à ses yeux, un débat portant sur l’hérésie. Énervés et vexés, les deux Béarnais, dont on apprend que l’un d’eux appartient à la noblesse, expriment des plaintes et des menaces. Des plaintes car l’Espagne, affirment-ils, brûle les « pauvres béarnais qui s’y rendent ». Des menaces car ils font savoir au novice et au narrateur du récit « qu’ils auraient des bonnes raisons de se venger sur eux » réparant ainsi les châtiments que les inquisiteurs espagnols infligent à leurs compatriotes du Béarn. Il ressort des données ici restituées que le document proposé conjoint la circulation des échanges matériels et conceptuels dont la montagne est le lieu de passage et en même temps de conflit, le révélateur pour ainsi dire d’une ligne de partage dont la religion est la figure de l’affrontement.
* J’ai gardé la graphie de la seconde moitié du XVIe siècle espagnol


M. Ricardo SAEZ, professeur émérite des universités

Membre des sociétés savantes :
Académie de Béarn, Membre
Société des sciences, lettres et arts de Pau et du Béarn, Président