Le « voyage en Asie centrale » (1873-1898)
2010
François Lantz

Extrait de : "L'attrait d'ailleurs, images, usages et espaces du voyage à l'époque contemporaine (édition électronique)"
sous la direction de Laurent Tissot ; 130e congrès national des sociétés historiques et scientifiques, La Rochelle, 2005
Paris, Éd. du CTHS
2010
p. 159-171
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)

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Le « voyage en Asie centrale ». L’expression résonne, à la fin du XIXe siècle, dans l’imaginaire européen. Particulièrement depuis l’arrivée du Transcaspien en gare de Samarcande, au mois de mai 1888 et l’Exposition universelle de 1889. Plusieurs publications (L’Illustration, le Journal des débats, À travers le monde, La Nature, les Annales de géographie, etc.) se font l’écho des voyages entrepris par toutes sortes de personnages (militaires, scientifiques, aventuriers) au cœur du continent asiatique.
À partir des travaux de Svetlana Gorshenina (Explorateurs en Asie centrale), des récits de voyages et des publications de langue française parus dans le dernier quart du XIXe siècle, nous tâcherons dans une première partie de reconstituer l’histoire du « voyage en Asie centrale », largement inspirée par la force mythologique de villes comme Boukhara, Samarcande ou Khiva, par le contexte international (rivalités entre la Russie et la Grande-Bretagne au sujet de l’Afghanistan), la géographie (montagnes et déserts infinis) et les rumeurs popularisées par les récits d’Arminius Vámbéry, le « faux derviche », de William Moorcroft, d’Alexander Burnes, de Charles Stoddart et d’Arthur Conolly, mais aussi de Gabriel Bonvalot ou d’Édouard Blanc.
Au-delà de la représentation imaginaire du voyage en Asie centrale, nous chercherons dans un second temps à dégager les principaux itinéraires empruntés, depuis l’Europe, par ces différents voyageurs. Les carnets de voyage et les articles publiés, entre 1873 et 1907, par les sociétés de géographie constitueront la base de notre documentation. Nous verrons ici à quel point la construction du chemin de fer transcaspien, de 1880 à 1899, a non seulement modifié les itinéraires de voyage mais surtout la perception que les Européens avaient de l’Asie centrale. Les travaux de Wolfgang Schivelbusch dans l’Histoire du voyage en train et de Charles-Pierre Péguy sur la notion de territoire comme « espace perçu » (Espace, temps complexité) permettent d’éclairer les mécanismes qui ont rendu possibles ces transformations. Car le chemin de fer, « support » incontesté du voyage en Asie centrale à partir de 1888, banalisa progressivement l’expression, au point que le guide Baedeker sur la Russie (3e éd., 1902) ne consacrait, dans les premières années du XXe siècle, que quelques lignes à la formidable aventure du Transcaspien. Dès lors, une voie unique traversait l’Asie centrale. Dans une dernière partie, nous tâcherons de caractériser ce voyage en train, en insistant d’une part sur les conditions de voyage (le train comme moyen de transport), et d’autre part sur les conséquences de cette nouvelle circulation à travers l’Asie (le train comme lieu de perception de l’espace, de l’histoire et de ses représentations).