143e congrès, Paris, 2018 - La transmission des savoirs

jeudi 26 avril 2018 - 14:00


I. Transmettre la cuisine
Chapitre : IV.B.3 - Des sites aux objets archéologiques : apport de la virtualisation

Titre : La transmission des savoirs diététiques d’Alexandrie à Bagdad (VIIe-Xe siècle)

Président : CORBIER Mireille, directeur de recherche émérite au CNRS (USR 710), directeur de L'Année épigraphique

Grâce à de très belles études sur les médecins et les textes médicaux des débuts de l’Islam, le schéma global de transmission du savoir médical de l’Antiquité hellénistique au Moyen Âge islamique est aujourd’hui relativement bien connu. En matière de médecine, l’hellénisme tardif s’appuie sur le corpus galénique enrichi de quelques œuvres hippocratiques. Cet enseignement en langue grecque sert de modèle pour les médecins chrétiens de langue syriaque du Proche-Orient. Ce sont eux qui continuent à exercer la médecine au moins jusqu’au Xe siècle. Au cours du IXe siècle, ils commandent ou réalisent eux-mêmes la traduction arabe du corpus galénique, puis au Xe siècle on voit apparaître les premières grandes synthèses de médecine en langue arabe qui dispose désormais d’un vocabulaire adéquat. Il semble, toutefois, que certaines branches de la médecine aient connu un parcours particulier, notamment la diététique, ce qui n’a jusqu’à présent guère intéressé les historiens. Cette communication s’appuie sur mes recherches concernant le corpus des ouvrages de diététique (kitāb al-aġḏiya) en langue arabe. J’ai constaté que pour un seul modèle grec (l’ouvrage de Galien traduit sous le titre de Kitāb quwā al-aġḏiya), il existe de nombreuses traductions, résumés et synthèses en arabe, enrichis d’héritages persans et indiens. Chaque grand médecin, même ceux qui écrivaient assez peu, semble avoir écrit un ouvrage sur les aliments. Ce sont également les rares ouvrages de médecine commandés directement par des princes, ou adressés à des califes. Enfin, le contenu de ces ouvrages se retrouve dès le IXe siècle dans des textes écrits par des auteurs arabo-musulmans n’ayant suivi aucun cursus médical, comme dans ʿUyūn al-aḫbar d’Ibn Qutayba ou dans le livre de cuisine d’Ibn Sayyar al-Warrāq écrit au Xe siècle, où les recommandations diététiques occupent près d’un tiers des chapitres, alors qu’elles disparaissent presque complètement des ouvrages de cuisine ultérieurs. Ce constat nous conduit à nous interroger sur le rôle qu’ont pu jouer les grands mécènes, tout particulièrement la cour abbasside, dans la transmission du savoir diététique. Comment les médecins ont-ils adapté les connaissances issues du corpus galénique à un nouveau contexte socioreligieux ? Continuent-ils par exemple à évoquer le porc et le vin ? De nouveaux produits alimentaires sont-ils venus enrichir les listes diététiques ? Comment, pour satisfaire la curiosité et les besoins d’un public qui n’a aucune connaissance en médecine, les médecins ont-ils réorganisé et réorienté l’exposé de leur savoir en matière de régime alimentaire ?

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Mme Audrey CAIRE, Doctorante en histoire médiévale à l'université Paris I - Panthéon-Sorbonne, Membre du laboratoire Orient et Méditerranée, textes, archéologie, histoire (UMR 8167, CNRS)