La réglementation controversée du travail au sein de la corporation des peintres et sculpteurs à Paris au XVIIIe siècle
2006
Charlotte Guichard

Extrait de : "Le travail avant la révolution industrielle (édition électronique)"
sous la direction de Maurice Hamon ; 127e congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Nancy, 2002

Robert Carvais, Michèle Virol, Christian Desplat, Françoise Bayard, Charlotte Guichard, Michèle Toucas-Bouteau, Dominique Flon, Ania Guini-Skliar, Jean-François Budin, Olivier Zeller, Catherine Lanoe, Patrice Bret, Marie-Odile Bernez, Bernard Lachèse, Natacha Coquery, Aude Revier, René Plessix, Daniel Berni, Jean Flouret, Yann Le Hérissé, Jean-Paul Casse, Stefano Simiz, Nadège Perry, Abdallah Fili, Marie-Hélène Colin, Jocelyne Portier, Pascal Even, Luisa Dolza, Liliane Hilaire-Perez, Zina Weygand, Koïchi Horikoshi, Pierre Vicq, François Lormant, Georges Hanne, Jean-Marc Olivier, André Ferrer, Pierre Legal
Paris, Éditions du CTHS
2006
p. 81-90
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)

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Dans l'article « art » de l'Encyclopédie, Diderot distingue les arts mécaniques et les arts libéraux, en affirmant « que les [uns sont] plus l'ouvrage de l'esprit que de la main, et qu'au contraire d'autres [sont] plus l'ouvrage de la main que de l'esprit ». Expulsé de la conception académique et vocationnelle des arts libéraux, le travail est au contraire au cœur de l'organisation corporative des libéraux ne rend cependant pas compte de la distinction juridique entre corps et académie. Au XVIIIe siècle, le travail de la peinture et de la sculpture est ainsi concurremment organisé, soit en corporation, soit en Académie royale depuis 1648. Or, la lecture de mémoires judiciaires concernant la corporation des maîtres, peintre et sculpteurs, dite aussi Académie de Saint-Luc, témoigne de la perméabilité des frontières entre art et artisanat. Certains peintres, sculpteurs ou graveurs de la corporation, revendiquent en effet une pratique libre de la peinture et de la sculpture, au nom d'une certaine conception du travail dans la corporation, et qui redessine les contours de la notion d'art et d'artisanat, encore en élaboration au XVIIIe siècle. Comme le dit, en 1766, une fraction de la corporation des peintres et sculpteurs : « Mais n'est-ce donc être qu'un simple Artisan que de diriger des Atteliers nombreux, d'être l'âme d'une foule d'Artistes, de penser, d'imaginer pour eux, de leur tracer des desseins, de leur donner des vûes, de rectifier leurs fautes, de conduire leur pinceau et leur main par un goût toujours sûr » (Arch. nat., AD VIII, 25). En 1748, dans un autre factum, certains compagnons de la corporation des peintres et des sculpteurs refusent la discipline collective sur le travail en alléguant une spécificité du travail artistique, « nous ne pouvons pas avoir l'esprit tendu pendant onze heures » (BnF, Mémoire sur délibéré pour les directeurs-gardes en charge et communauté des peintres-sculpteurs de l'Académie de Saint-Luc contre les compagnons peintres-sculpteurs de la même Académie...). Il s'agit donc de montrer, dans la lignée des travaux de Stefen Kaplan, de William Sewell et de Katie Scott que le clivage naissant art/artisanat ne renvoie pas à une configuration juridique et institutionnelle stable au 18e siècle. Au contraire dans le domaine de la peinture et de la sculpture, la distinction intellectuelle arts libéraux/arts mécaniques, est encore en décalage avec l'organisation juridique de ces arts, comme en témoignent la réalité des pratiques artistiques, les représentations du travail artistique qui sont mobilisées au sein de la corporation, et les négociations sur le statut de la peinture et de la sculpture, qui agitent le sein de la corporation au XVIIIe siècle, avant que l'Edit de restauration d'août 1776 marque un premier consensus sur la définition des arts libres et libéraux de la peinture et de la sculpture.