Les temps de la Révolution : transitions de phase, phases de transition
2010
Claude Mazauric

Extrait de : "Temps révolutionnaire et temps des révolutions (édition électronique)"
Sous la direction de Serge Bianchi.
129e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Besançon, 2004
Paris, Éditions du CTHS
2010
p. 9-25
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)

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Cet article se donne pour objet d’approfondir les indications théoriques produites dans l’argumentaire du colloque V. Trois thèmes s’y trouveront développés. Le premier est relatif à la notion de « transitions de phase », qui suppose reconnaissance des disharmonies, décrochages, opérations spécifiques intervenant dans le déroulement objectif et global d’un mouvement événementiel simultanément constitué de processus internes emboîtés, repérés en fonction des objets soumis à notre observation. Ainsi, comme l’ont montré les spécialistes, la progression de la législation d’abolition de la féodalité d’août 1789 à 1795 ne fut-elle pas mécaniquement dépendante du rythme propre de l’histoire politique de la Révolution sans pour autant ne pas en subir les effets, tantôt anticipateurs (1792), tantôt retardés (1794). Le deuxième thème vise à réhabiliter la notion de « phases de transition » pour marquer la respiration globale d’un processus révolutionnaire, au-delà des disharmonies engendrées par les « transitions de phase » : l’unité des phases de transition, considérées comme nœuds ou croisements interactifs de déterminations concrètes multiples, est donnée par la mise en valeur d’un caractère jugé dominant qui surdétermine l’ensemble des transformations : ainsi le moment thermidorien-directorial de la Révolution française peut-il être tenu, au-delà des crises et aléas, pour celui d’une stabilisation de type original de relation interactive entre mode de représentation politique de la nation souveraine et construction autonome et parallèle de la société civile bourgeoise. La troisième proposition est de portée comparatiste : tout processus révolutionnaire, parce qu’il est inscrit dans un temps ramassé, accélératif et critique de durée brève, est producteur d’anarchie en ce que le pouvoir social antérieur est soudainement délégitimé et sa force coactive d’encadrement de la société rapidement décomposée, tandis que l’incertitude plane sur la réalité du nouvel ordre, attendu, espéré, craint, refusé... Malgré les certitudes affichées dans le discours des acteurs, l’instabilité est constitutive du rythme révolutionnaire. Pourtant, dans l’anarchie, est aussi à l’œuvre une force constructive, produit des déterminations nouvelles plus ou moins visibles ou parvenues à la conscience des acteurs, aléatoires, spontanées puis « régularisées », manipulées, autour desquelles se fixent peu à peu le temps propre des reconstructions (possibles) et l’esquisse des durées à venir : été 1789 et printemps 1848 en France, Mexique 1910, Russie 1917. Tout cela fera débat.