Mathieu Buttafoco (1731-1806) ou l’histoire recomposée
2011
Ange Rovere

Extrait de : "Entre mémoire et histoire : écriture ordinaire et émergence de l'individu (édition électronique)"
Sous la direction de Nicole Lemaitre et Sylvie Mouysset
134e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Bordeaux, 2009
Éditions du CTHS
2011
p. 147-161
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)

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Personnage clé de l’histoire du XVIIIe siècle corse, né en 1731, Mathieu Buttafoco entre en 1740 dans l’armée de Louis XV à laquelle il doit sa formation. Profondément paoliste, il est dans les années 1760 l’intermédiaire entre Choiseul et le chef de la « nation corse », mais aussi entre ce dernier et Jean-Jacques Rousseau. Pourtant, en 1768, il choisit derechef Versailles et prend la figure du « traître ». Clé de voûte de la monarchie et de la « loi du vainqueur », il sera en 1789 le député de la noblesse insulaire aux États généraux, puis le fer de lance de la contre-révolution. Bien entendu, il ne s’agira pas de faire une biographie du personnage. En 1798, il rédige, à l’intention de son fils, un « Abrégé et Considérations d’histoire, de politique, d’économie politique sur l’île de Corse », manuscrit inédit de plus de cinq cents pages. C’est une autojustification de son parcours politique, avec des silences qui en disent long sur la manière dont il entend se mettre en scène. Rien sur son
passé « paolien », ni ses relations avec le philosophe de Genève, ni sur son rôle d’animateur du « front du refus ». Ce sont ces « oublis » qui vont nous intéresser et nous interroger. En 1859, le fils entend réhabiliter la mémoire du père. Dans ses Fragments pour servir à l’histoire
de la Corse
, il met en exergue la correspondance entre Mathieu et Rousseau et publie quatre des vingt et un chapitres de l’Abrégé. Mais largement tronqués. S’il corrige certains des silences de son géniteur, il en construit d’autres. Car nous sommes dans un « moment polémique » autour de la figure de Pascal Paoli, à la convergence de l’histoire et du mythe à multiples facettes d’un « héros » devenu opérateur symbolique de la Corse française. Bel
exemple, semble-t-il, d’une mémoire filiale (et familiale) essayant de reconstruire, dans un contexte précis, la figure du « père », qui, lui-même, s’est donné à voir.