Naples, 1656. Un paysage contaminé
2012
Karen Dutrech

Extrait de : "Paysages du religieux (édition électronique)"
Sous la direction de Claudine VASSAS, 135e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Neuchâtel, 2010

Philippe Hameau, Sylvie Friedman, Magali Demanget, Carine Chavarochette, Karen Dutrech, Patrizia Ciambelli
Paris, éditions du CTHS
2012
p; 63-80
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)

  Télécharger le document (les articles de plus de 3 ans sont gratuits)

Cet article se concentre sur le thème du paysage en temps de peste : celui de Naples en 1656, à travers l’étude de quelques unes des toiles principales produites en réaction à cette épidémie. Appuyant notre lecture des œuvres sur celle de sources diverses (chroniques, poésies, sermons), nous nous attachons à analyser les procédés déployés par les peintres pour dresser l’anatomie du corps malade qu’est la ville en temps de peste. Tandis que Nicolas Poussin, dans sa peste d’Asdod - devenu le modèle classique des scènes de peste – inscrivait sa scène dans une forme de paysage atemporel (celui des Écritures Saintes) pour évoquer la peste qui sévit à Rome en 1630, les œuvres du corpus présentées ici s’ancrent dans la réalité napolitaine. L’architecture antique peinte par Poussin ordonne la scène d’une épidémie qui, dans la réalité, désarticule tout ordre religieux, social ou économique ; elle modèle surtout un cadre qui assourdit le cri et l’agitation des figures. Les toiles napolitaines en revanche semblent donner à voir le processus de contamination de l’espace à l’œuvre en temps d’épidémie. Masse de corps enchevêtrés, nature/culture corrompue, sens écorchés... L’espace de la toile rend visible un « paysage matériel » en pleine désagrégation où le visible en son entier devient source possible de contagion. C’est un paysage urbain et sensoriel bien éloigné de l’image d’une Naples solaire où les hommes vivraient en harmonie avec la nature, construite par les voyageurs et les peintres du « grand tour » au xviiie siècle, qui se profile alors. Un paysage « pestifère » qui résonne en outre étrangement avec la vision présente d’une nature détruite par l’enfouissement de déchets toxiques et à celle d’un paysage entier devenu décharge, que donnent à voir certains créateurs d’aujourd’hui. C’est sur une confrontation de ces œuvres du Seicento napolitain, avec des écrits et des œuvres contemporaines liées la ville de Naples que s’ouvriront les perspectives de cette communication ; ce, afin d’observer une certaine permanence : la perception d’un paysage urbain marqué par la corruption.