Le travail au Moyen Âge (édition électronique)
2008
sous la direction de Henri Bresc ; 127e congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Nancy, 2002

Yassir Benhima, Jesus Cortes Mateo, Manuel Perez Belanche, Alain Mélo, Arnaldo Sousa Melo, Jean-Louis Roch, Guillaume Romaneix, Bruno Sintic
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)
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Les communications présentées à Nancy montrent une gamme de problématiques et d'intérêts communs qui les inscrit dans un tournant historiographique : c'est d'abord l'abandon de la référence rituelle, obligée, à la perspective réductrice du conflit d'intérêts, présentée abusivement comme lutte de classes (on pense aux Ciompi florentins, dépouillés de leur perspective politique et de leur arrière-plan religieux). C'est surtout la mise en pièces de la doxa malthusienne, rhabillée aux couleurs de la Normandie et imposée à des structures et à des mondes, Italie et Espagne, qui n'en demandaient pas tant.
Les derniers siècles du Moyen Âge offrent une conjoncture particulièrement favorable à l'étude du travail. On se souvient que ce fut l'une des premières directions de recherche de Jacques Le Goff, dans un environnement et une perspective sans doute plus militants que ceux qui mènent et encadrent les enquêtes contemporaines. La fin de la période médiévale manifeste la multiplication des chantiers et de la documentation archivistique ; alors que le haut Moyen Âge doit faire appel à des sources ambiguës, lointaines et d'interprétation difficile (ouvrages de théologie et de droit, archéologie), le développement des fonds d'archives permet l'élargissement du spectre de la documentation : à côté des données juridiques de nature normative (statuts) et des traités de droit et de coutume qui éclairent et tranchent des cas particuliers (nawâzil du monde maghrébin), les contrats notariés et les comptabilités des grands établissements ecclésiastiques sont plus fréquemment appelés à décrire concrètement les engagements et les conditions de travail ; les sources judiciaires sont également mises en œuvre pour saisir les ressorts politiques et psychologiques des solidarités de métiers et des oppositions. Cette nouveauté rappelle la continuité entre Moyen Âge et période moderne et offre comme une préhistoire du compagnonnage : la solidarité entre petits patrons et compagnons, l'orgueil de métier et la violence des conflits entre métiers étudiés par Jean-Louis Roch, la rotation et la migration des apprentis, attestées par Bruno Sintic pour la Normandie des chantiers de la reconstruction qui suit la guerre de Cent Ans, évoquent et anticipent ce mouvement majeur d'auto-organisation et de valorisation du travail, mais sans que soit mise en place encore cette formidable arme idéologique que constitue la structure en loges appuyée sur un ésotérisme de type maçonnique. Un autre chemin de la valorisation du travail est suggéré par la communication d'Alain Mélo sur les chartreux maîtres de forges : la scission dans la vie de la chartreuse entre le monastère, tourné vers la vie spirituelle, et la grange des Convers, vouée au travail matériel, et la subordination de Marthe à Marie, évoquent les analyses de Giacomo Todeschini sur l'émergence d'une « économie franciscaine » au XIIIe siècle. Deux voies du salut s'offrent, inégalement saintes, certes, mais coordonnées.
L'ensemble présenté ici s'articule autour de deux axes majeurs : c'est d'abord l'organisation du travail et des métiers que renouvelle une perspective comparatiste ; on envisagera ensuite les problématiques nouvelles de l'histoire du salariat, en rupture avec la doxa malthusienne imposée aux historiens dans les années 1970, elle-même en continuité avec le marxisme mécaniste qu'elle a remplacé.
Les métiers ne sont plus guère envisagés comme le lieu d'une lutte de classes, mais le parangon organiciste ne s'est pas non plus imposé, il s'efface devant un principe de variabilité des modes d'organisation. Deux perspectives s'imposent : d'abord, un modèle de surveillance autoritaire que l'on retrouve à Byzance et dans le Dâr al-Islâm, tous deux héritiers des modes d'organisation urbaine du monde romain. Il s'agit d'assurer la qualité, de protéger en quelque sorte le consommateur. Les exemples sont apportés ici par Arnaldo Sousa Melo pour le Portugal et par Yassir Benhima pour le Maghreb almohade et mérinide. 'Arîf ou amîn ici, vedor là, le responsable de métier n'est pas le représentant d'une corporation, mais l'intermédiaire entre la communauté professionnelle et la communauté politique désigné par le pouvoir, le muhtasib ici, le pouvoir municipal et la monarchie là. Mais on voit l'effet du principe ecclésial du Quod omnes tangit (« Ce qui concerne chacun doit être décidé en commun »), origine et garantie des pratiques démocratiques, et en particulier communales, dans l'Europe latine : le choix des responsables n'est pas autoritaire, il est négocié, et, comme représentants des communautés de travail, ils sont invités aux séances des conseils qui les concernent. En revanche, le modèle corporatif étatique s'épanouit dans l'analyse par Guillaume Romaneix des privilèges des monnayers du Serment de France : cette « ministérialité domestique et aulique » est devenue une corporation semi-publique, une « retenue » toujours disponible pour le service de la Monnaie et récompensée par des immunités fiscales et judiciaires étendues et élargies à des non-monnayers ; ils anticipent sur le modèle moderne des avantages acquis tenacement défendus par des conseils juridiques.
Cette centralité de l'organisation autoritaire s'accorde parfaitement avec le maintien tardif de cadres souples, la multispécialité des compagnons, relevée aussi par Jean-Louis Roch, l'absence de transmission héréditaire des professions : rien ici ne laisse transparaître un organicisme qui fonde le métier fermé, l'héritage jaloux des traditions. L'ordre « processionnel » des professions s'élabore au sein de la religion civique, par rapport à cet axe essentiel de la communauté politique qu'est le culte des saints et à travers ses manifestations, et explique la longue mitoyenneté ou la pleine confusion entre métiers et confréries ; on pourrait ajouter à cette analyse nécessaire le rôle des pratiques religieuses de circulation des pouvoirs, d'élection et de surveillance des mandats électifs dans la formation d'une démocratie pondérée au sein des métiers. Enfin, l'analyse de la genèse de la hiérarchie, de la préséance, de l'orgueil et de la violence dans les métiers et entre les métiers restaure un lien avec une poussée, tardive, de bas en haut visant à établir une protection organique du travail, un monopole des compagnons sur les ressources d'ouvrage. Nous ne sommes pas loin, à la fin du XVe siècle, des pratiques du compagnonnage moderne. Il reste à les encadrer par une idéologie valorisante et par une mythologie fondatrice du travail.
L'étude du salariat, second volet de nos communications, a longtemps été dominée par la pensée malthusienne hégémonique ; sa simplicité mécanique s'impose encore dans les grandes synthèses, mais elle est ici démolie par Jean-Louis Roch dans son étude précise du temps de travail dans la draperie normande. La coupure de la peste noire n'est pas uniformément pertinente : les stratégies sont multiples, les unes visant à maintenir l'emploi, les autres à allonger la durée du travail. Deux exemples montrent avec clarté l'absence de pertinence du vieux modèle malthusien : la journée est raccourcie en 1346 à Senlis, elle est rallongée à la fin du siècle, alors que les travailleurs sont censés être en position de force. Les conflits opposent des métiers solidaires, des blocs, foulons et drapiers contre tisserands à Montivilliers. La présence, partout, d'un double salariat, à la journée et à la tâche, rend d'ailleurs difficilement discernables dans la pratique les statuts de salarié et d'entrepreneur. Le salariat se complique encore par l'omniprésence du travail gratuit, celui des Convers de monastères (cf. la communication d'Alain Mélo), la corvée publique en Normandie et au Maroc, la collaboration communautaire en milieu rural au Maghreb, le travail des enfants et des femmes partout : ils « aident » à la boutique. Et le cycle du développement familial, qui conduit (quelquefois ? souvent ?) l'apprenti à hériter de l'atelier « en gendre » (on pense au scénario, longtemps préparé et bousculé par le destin, des premières séquences de Casque d'or), insère dans le rapport de travail un élément de calcul qui ne va pas sans affection, émotion et méfiance, comme avec un vrai fils.
La migration des travailleurs impose enfin la circulation des modèles d'organisation, la diffusion des solutions expérimentées ailleurs ; on sait qu'elle est massive et universelle : on la repère ici en Normandie comme au Maroc, mais un simple sondage dans les registres de notaires la met en lumière en Italie comme en Provence. Elle est surtout à très long rayon, de Castille ou de Picardie en Sicile, d'Allemagne jusqu'en Italie centrale, en Hongrie et même dans les îles vénitiennes de l'Égée : les spécialistes se déplacent aisément, avec la garantie de bons salaires, et on doit rappeler la passion « papillonne » pour le déplacement et la découverte de nouvelles villes. Cette migration s'accompagne d'une diffusion des techniques qui rend inefficaces les règlements urbains destinés à conserver les secrets des arts et des productions de luxe, comme ceux de Lucques pour la soierie. Cette précoce mondialisation reste aux limites d'un monde encore étroit, mais elle franchit des frontières qu'on penserait étanches : des fabricants de bombardes, venus de l'Allemagne, creuset des techniques du métal, se mettent, à la fin du XVe siècle, au service des Mamlouks et des Hafsides de Tunis.

Le travail émerge à notre connaissance, complexe et diversifié. On ne peut le réduire aux structures de la manufacture urbaine et de la protoindustrie rurale, mieux connues. Mais, à travers la diversité de ces communications, apparaissent des phénomènes contradictoires et dynamiques : l'omniprésence de la petite entreprise forme le tissu conjonctif des économies médiévales ; l'entreprise publique urbaine, qu'elle soit de courte durée, comme la fortification, le lotissement, ou de longue durée, comme la construction des palais et des cathédrales, ou encore pérenne, comme l'arsenal, assume au contraire le rôle de pivot, mobilisant les ressources de l'impôt et faisant circuler les savoirs techniques. Et l'on peut conclure que c'est leur articulation, l'attention à l'innovation, et le bon usage des ressources de démocratie informelle que recelaient la confrérie et le métier qui sont à la base du développement : la circulation des compétences et des connaissances se fait par la parole, par l'échange, ce qui n'exclut pas le conflit, mais permet sa résolution.
Table des matières :
Introduction, par Henri Bresc p. 4 Yassir BENHIMA Éléments pour l'étude des métiers du bâtiment et des chantiers de construction au Maroc islamique p. 7 Jesús CORTES MATEO, Manuel PEREZ BELANCHE Les contrats... (lire la suite...)
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1- Les Chartreux et la sidérurgie aux XIIe et XIIIe siècles. Le cas de la chartreuse de Pomier au pied du Salève (Haute-Savoie)
Alain Mélo
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2- Les contrats d'apprentissage à Saragosse aux XIVe et XVe siècles
Jesús Cortes Mateo, Manuel Perez Belanche
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3- Éléments pour l'étude des métiers du bâtiment et des chantiers de construction au Maroc islamique
Yassir Benhima
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4- L'honneur du métier. Groupes socioprofessionnels et identité dans la ville médiévale
Jean-Louis Roch
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5- L'organisation des métiers au Portugal dans le cadre européen aux XIVe et XVe siècles. Le cas de Porto
Arnaldo Sousa Melo
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6- Ouvriers et patrons dans la draperie normande médiévale. La question des heures de travail
Jean-Louis Roch
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7- Les privilèges des monnayers du Serment de France aux XIIIe et XIVe siècles
Guillaume Romaneix
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8- Reconstruction et travaux du bâtiment dans quelques petites villes normandes, 1450-1520
Bruno Sintic
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