Le travail comme catégorie culturelle (édition électronique)
2008
sous la direction de Jean-René Trochet ; 127e congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Nancy, 2002

Philippe Martin, Philippe Masson, Christine Naslin-Gaudin, Hervé Le Bret, Noël Barbe, Odile Join-Lambert, Marie-Armelle Barbier-Le Déroff, Cécile Blondeau, Valeria Siniscalchi, Paul van der Grijp, Michel Pigenet, Sébastien Paul, Bruno Étienne
ISSN : 1773-0899
Collection : Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (édition électronique)
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Les treize communications regroupées sous ce thème illustrent plusieurs aspects des relations entre les conceptions sociales et culturelles du travail, et les acteurs sociaux de celui-ci, du XVIIe au XXIe siècle, principalement en France métropolitaine. Philippe Martin rappelle que les théologiens et les exégètes chrétiens des temps modernes ont été fortement influencés par une vision positive du travail qui est présente dès la Genèse. Il montre que le XVIIe siècle est marqué par l'affirmation de la théologie des devoirs d'états, dont l'un des témoignages écrits les plus importants fut l'Examen général de tous les états et conditions et des péchés que l'on y commet, édité en 1670, et dont l'auteur est Saint-Germain, un curé de paroisse urbaine. Ce dernier dresse le portrait du travailleur zélé, dévot et bon citoyen, qui doit accompagner normalement chacun des nombreux « états permis ». En revanche, sont exclus à priori de cette reconnaissance les « états criminels », comme comédien, joueur, usurier, proxénète, tandis que les « états dangereux » - cabaretier, soldat ou partisan - peuvent entraîner le chrétien vers le péché. Cette vision chrétienne et citoyenne, qui s'allie à l'action de l'État pour encadrer les métiers, va cependant à l'encontre de situations depuis longtemps établies, et cela au sein même de la cléricature. Philippe Masson nous informe ainsi que les ermites continuent à vivre jusqu'au XVIIe siècle de la charité publique, mais que des textes épiscopaux vont désormais leur enjoindre l'exercice d'activités agricoles, en vue d'assurer eux-mêmes leur subsistance. Au XIXe siècle, l'avènement d'une société laïque « décriminalise » certes les artistes, mais les difficultés éprouvées par certains d'entre eux pour faire reconnaître leur activité comme un travail à part entière semblent attester que l'ancienne malédiction n'a peut-être pas encore tout à fait disparu. C'est ce qu'illustre Christine Naslin-Gaudin avec le cas des musiciens, auxquels le baron Taylor (mort en 1879), pourtant amateur et mécène, assigne la double obligation de ne compter que sur eux-mêmes et de témoigner en même temps par leur talent et leurs productions, leur reconnaissance à la patrie nourricière. À la même époque, les réformateurs et les théoriciens d'un nouveau contrat social comme les saint-simoniens s'intéressent surtout, bien entendu, au travail industriel et au travail tertiaire. Hervé Le Bret relève qu'ils souhaitent « instituer une vaste association des travailleurs de tous les ordres, de toutes les classes, de tous les pays », mais la formule ne doit pas tromper : le souci de la réussite économique l'emporte chez eux sur celui des réformes sociales, et la « coopération » qu'ils préconisent signifie avant tout la promotion de l'actionnariat. Par leurs investissements enthousiastes, dans tous les sens du mot, dans les activités liées au développement de la seconde révolution industrielle, ils jouent toutefois un rôle important dans l'émergence de nouveaux métiers, et celui de « cheminot » doit leur être particulièrement associé. À côté de l'exploitation littéraire du thème de l'émergence de l'image du mineur, Noël Barbe cherche dans les rapports administratifs et les chroniques journalistiques l'élaboration de discours, ou de fragments de discours, provoqués par l'un des événements les plus dramatiques de l'histoire minière : la catastrophe accidentelle. Autour du corps sans vie du mineur, le médecin, l'ingénieur et le responsable administratif dressent les scenarii possibles et les suites du drame à partir de polarités récurrentes : les causes, évitables ou non, la faute, la commisération. Les plus avisés pensent aussi aux réformes à prévoir pour améliorer la sécurité des ouvriers, « rebranchant » ainsi le corps du mineur sur le réseau productif.
Par contraste avec le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, la montée des activités tertiaires et des activités dites de service, au cours des dernières décennies du siècle dernier, a entraîné une plus grande attention des chercheurs en sciences sociales au sens donné au travail par les professionnels. S'interrogeant sur les tentatives de l'État pour rationaliser la gestion de l'administration, de 1965 à 1973, Odile Join-Lambert révèle que la « modernisation » était déjà passée à l'époque dans la pratique des receveurs des PTT, qui n'avaient pas attendu les consignes de la haute administration pour personnaliser leurs relations avec les usagers/clients. Et si, à partir de 1972, les receveurs s'opposent à l'orientation commerciale et industrielle prise par la Poste, c'est moins parce que celle-ci souhaite « moderniser » leur fonction, que pour manifester leur crainte des suppressions d'emploi et de bureaux de poste en milieu rural, dont ils restaient encore largement issus. La relation entre le professionnel, l'usager et le pouvoir, en l'espèce la collectivité territoriale, est encore au cœur de l'étude des travailleurs du propre qu'a effectuée Marie-Armelle Barbier-Le Déroff dans deux villes de Bretagne. Dans cette activité où le contact avec les usagers est fréquent, les agents « interprètent les interactions qu'ils vivent comme des miroirs réfléchissant les regards portés par l'“autre” sur leur profession, leurs équipes de travail, leur propre personne ». L'auteur approche l'un des aspects essentiels de la relation interindividuelle dans la société de masse contemporaine : la peur d'être dévalué par l'autre dans le travail et ce, dans une activité qui consiste pourtant à rétablir un ordre troublé par lui. Le boucher ne peut pas vraiment connaître cette inquiétude, car la partie à la fois importante et « sale » de son travail est une partie cachée. Cécile Blondeau oppose le « laboratoire » de la boucherie, où les corps dépecés, le sang, et plus généralement la mort de l'animal sont invisibles au public, à la devanture où le corps est transformé et exposé sous la forme de la viande, après avoir été en quelque sorte « désanimalisé ». Ce travail de transaction et de translation n'est pas possible avec les métiers du propre dont les employés, rarement féminins, doivent au contraire négocier en permanence leur reconnaissance professionnelle, celle de l'enlèvement du sale, au contact du public et dans la rue. La situation de ces employés est à opposer d'une certaine façon à celle de la bouchère, qui travaille du côté ouvert de la boucherie, sur la rue, et vend la viande disposée sur l'étal. Une autre forme d'opposition entre genres dans le travail est mise en évidence par Valeria Siniscalchi, dans les usines textiles d'un « district industriel » de l'Italie du Sud. Ici, les hommes effectuent les tâches considérées comme les plus importantes et jamais la couture à la machine « qui les ridiculiserait et les dévaloriserait ». Dans ce milieu encore largement rural, l'identité des genres dans le travail, et en particulier celle des hommes qui restent le genre dominant, se négocie d'autant moins que les employés des deux sexes travaillent souvent dans un même local, contrairement en général au boucher et à la bouchère. La distinction par genre des activités est de même encore très nette à Wallis, où l'influence européenne a cependant quelque peu compliqué les choses. Paul van der Grijp indique que les Wallisiens distinguèrent dès lors le travail masculin et féminin « traditionnel », mais aussi le travail à l'européenne, qui signifia pour eux un travail salarié. La liaison de l'un à l'autre ne se fit pas sans difficulté. La production du poivre, parfaitement commercialisable, se heurtait à un problème culturel car les hommes ne voulaient pas cueillir les graines de poivre accroupis : ils considéraient cette cueillette comme une tâche féminine. En amont, la vente de produits agricoles bouleversait la conception ancestrale qui ignorait l'achat et la vente, deux transactions qui furent longtemps considérées comme honteuses. Ce fut l'une des raisons essentielles des échecs de projets de marché entre 1976 et 1987. À ces deux exemples d'une confrontation entre « tradition » et « modernité », l'on peut opposer un tout autre cas, lié aux rapports sociaux de production dans l'un des secteurs-clés de l'économie marchande contemporaine, qui représenta aussi un cas limite de succès syndical et de la législation du travail : le statut des dockers en France, de 1947 à 1992. Michel Pigenet rappelle que la loi de 1947 reconnaissait la « normalité » du chômage portuaire chez les dockers, soit la flexibilité inhérente à l'activité, mais sans précarité. L'« ouverture » du législateur, contraignant l'employeur à continuer à rétribuer l'ouvrier durant une certaine période d'inactivité, était symétrique de la « fermeture » relative de la profession qui en découlait, condition indispensable à la pérennité de la législation. Un autre cas limite des relations entre État, syndicats et employés au sujet des relations entre travail et inactivité, est fourni par Sébastien Paul qui étudie le processus de fermeture des Houillères du bassin de Lorraine (HBL), à la suite du pacte charbonnier national signé en 1994. Celui-ci gère notamment la sortie de carrière pour les mineurs à l'horizon 2005, fin de l'exploitation charbonnière en France. L'auteur montre que l'activité productive n'est plus prioritaire dans les préoccupations de l'entreprise. Elle s'efface devant la gestion de la mobilité des mineurs, dont les plus âgés peuvent bénéficier d'une dispense d'activité au cours de laquelle ils perçoivent 80 % de leur salaire ; et d'autre part les syndicats font pression sur l'entreprise pour proposer aux mineurs ayant choisi cette possibilité des projets destinés à accompagner celle-ci. De cette relation entre activité et non-activité, mais aussi de celle entre identité et travail, Bruno Étienne analyse la fonction d'un des principaux médiateurs dans les sociétés occidentales contemporaines, lui-même souvent situé à l'interface des situations qu'il doit dénouer chez ses patients : le psychologue. « Le psychologue travaille-t-il ? » se demande l'auteur, alors que la psychologie savante « n'est pas fondamentalement différente de ce qui se pratique dans des espaces sociaux où l'activité n'est pas habituellement assimilable au travail ». L'une des réponses est que le psychologue répond bien à un besoin collectif, mais que la confusion que son activité implique entre la sphère domestique et l'usage public exprime une autre situation limite qui touche au cœur de la signification du travail, et même des rapports sociaux en général, dans nos sociétés évoluées. Peut-on dire en effet que le travail est encore « les diverses manières inventées par l'homme pour agir sur son environnement naturel et en extraire les moyens matériels de son existence sociale », lorsque celle-ci semble davantage compter que le travail ? C'est donc bien la notion d'activité dans son ensemble qui est interrogée par le chercheur, et peut-être aussi par le travailleur et l'employeur eux-mêmes, en ce début du XXIe siècle.
Table des matières :
Introduction, par Jean-René TROCHET p. 5 Philippe MARTIN, Le travailleur chrétien dans la seconde moitié du XVIIe siècle p. 9 Philippe MASSON, Les ermites et le travail à l'époque moderne p. 19 Christine... (lire la suite...)
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1- Le corps mineur
Noël Barbe
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2- Entre activité et inactivité : les mineurs de charbon dans le processus de fermeture des Houillères du bassin de Lorraine
Sébastien Paul
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3- Les ermites et le travail à l'époque moderne
Philippe Masson
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4- Les identités ouvrières entre culture de métier, pratiques sociales et normes juridiques
Michel Pigenet
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5- Musique et travail en France au XIXe siècle
Christine Naslin-Gaudin
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6- Projets de marché et représentations locales du travail à Wallis, en Polynésie occidentale
Paul van der Grijp
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7- Le psychologue travaille-t-il ?
Bruno Étienne
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8- Quand le travail au service du propre interroge le propre du travail
Marie-Armelle Barbier-Le Déroff
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9- Les receveurs des Postes, l'État et le service public
Odile Join-Lambert
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10- Les saint-simoniens et la valorisation du travail industriel et tertiaire
Hervé Le Bret
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11- Travailler en usine. Usines textiles et conceptualisations du travail en Italie du Sud
Valeria Siniscalchi
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12- Le travailleur chrétien dans la seconde moitié du XVIIe siècle
Philippe Martin
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13- La viande à bonne distance : que fait le boucher ?
Cécile Blondeau
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